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Qui était Charles Dudouyt ?


Charles Dudouyt

une lettre de son petit fils


Né le 27 Mars 1885, à Paris de Charles Louis Dudouyt, commissaire priseur, et de Gabrielle Fromage.

Etudes à l’Ecole Municipale Germain Pilon ( dessin et modelage appliqué à l’Industrie ) ,12 rue Sainte Elisabeth, Paris 3 ème arrondissement. Il y est entré par la voix d’un concours, le 10 Novembre 1901 et y fit, durant trois ans, des études qualifiées d’excellentes par le Directeur de l’Ecole.
Il y apprit l’art du dessin et de la perspective, sûrement le travail du bois. A moins que, visitant ses cousins germains Fromage pour des vacances, il eut le loisir de s’imprégner de l’essence même de ce travail sans même en avoir conscience. Un de ses oncles maternels était ébéniste et il est probable qu’il eut l’occasion de voir l’atelier, d’y voir la façon dont on montait un meuble, dont on polissait les surfaces, dont on sciait, rabotait avant de procéder à l’assemblage.
Cependant c’est un domaine qu’il ne pensait jamais pouvoir devenir le sien car ce dont il avait envie c’était de peindre, portraiturer, bref devenir artiste-peintre.
En 1904, il se voyait entrant dans le monde des artistes-peintres.
Il a fait connaissance de Jeanne Haguenauer chez des amis de son père, les Lefèvre, qui avaient un atelier de dessin. Celle qui devait devenir ma grand-mère était une
ravissante jeune femme aux traits fins et délicats, au corps parfait, jouant elle aussi tout au long de sa vie d’un charme indéniable qui ne laissait personne insensible.
Charles trouva donc un travail chez un antiquaire. En qualité de quoi, je ne sais. Peut-être faisait-il quelques restaurations.
En Avril 1909, naissait une petite Rosine. En 1911, c’est une autre petite Geneviève qui était née, et en 1913 un petit garçon, Jacques, mon père.
Il n’était sûrement plus question de peindre, ni de jouer du violon. Il faisait des illustrations pour une collection d’auteurs paraissant une fois par mois ( je crois ).
Il illustra ainsi entre autres, Maupassant, le « Dernier des Mondes » de Wells, ( dont les médias n’hésitent pas à extraire des reproductions quand il s’agit d’évoquer une vie possible sur Mars).
Ceci lui demandait un énorme travail car il était très exigeant envers lui-même, recommençant dix fois un dessin, jetant les rebuts au sol.

1914 : Déclaration de la guerre contre l’Allemagne et mobilisation générale. Charles partit dans les premiers, affecté dans un régiment de fusiliers marins et envoyé à Ypres.
C’est à Ypres que les Allemands testèrent les gaz toxiques qui ravagèrent les poumons de tant de jeunes soldats. Charles était brancardier et devait aller chercher sur le champ de bataille et sûrement sous le feu de l’ennemi, les blessés.
Charles était pacifiste, et ne voyait aucune justification à la boucherie qu’il avait sous les yeux, à tous ces corps disloqués, affreusement mutilés qu’il ramassait jours et nuits. Ce qu’il vit et vécut  durant les dix huit mois précédant sa première permission, le démolira complètement. Il pensa perdre la raison.


Charles travaillait le jour à l’atelier militaire et la nuit à créer des modèles de coussins et abats-jours. Au début du siècle en effet, la mode en décoration voulait des objets très chargés. Les fleurs notamment étaient fort présentes. Tous les objets décoratifs s’y référaient. Depuis les entrées des stations de métro jusqu’aux statues - buste de femme émergeant de fleurs de liseron - etc... On brodait des fleurs partout, sur les robes comme sur les coussins.




Charles imagina, peut-être en guise de dérivatif, sûrement pour faire rentrer un peu d’argent, de créer des motifs floraux que sa femme appliquait d’abord à la main et plus tard à la machine sur des tissus destinés à faire des coussins.
Charles dessinait en les stylisant des grappes de fleurs, des fruits, qui s’enlaçaient et s’entrecroisaient. Les applications étaient en soie de diverses couleurs qu’il choisissait lui-même. La superposition de ces soies découpées selon les motifs, donnaient des couleurs très subtiles qui jouaient sous la lampe, diffusant une lumière très douce.
 
En 1918 Charles fut démobilisé. Il pensait pouvoir reprendre son métier, illustrer livres et journaux comme auparavant. Mais rien n’était plus comme avant et dans cette branche là ce n’était pas la reprise.
A force de fabriquer des abats-jours, qu’on allait vendre dans les grandes maisons de décoration de l’époque, Charles eut envie d’en fabriquer les pieds lui même et de les monter.
Il installa donc un petit atelier, embaucha un toupilleur pour tourner les pieds en chêne sur lesquels il montait les abats-jours.
En 1919 il se lança presque par hasard dans la décoration.
Quelqu’un, ( qui ? ) lui proposa de décorer et fabriquer les éléments de boiserie d’un bar : le Bar Daunou. Cela a été la première grande affaire et le début de nombreuses aventures, toutes différentes et pourtant toujours les mêmes.
Charles ne disait pas : je vous propose une table ici, un divan là etc...
Il concevait tout l’espace disponible entièrement remanié, proposait au client ce qu’on appelait un dessin de chic, où tout le nouvel espace était projeté, entièrement décoré avec les moindre détails, cendriers, lampadaires, anneaux de rideaux, coussins, abats-jours, et bien entendu les meubles fondamentaux.
Ces dessins étaient très séduisants et la plupart du temps les clients se laissaient charmer à la fois par la décoration qu’ils n’auraient jamais été capables d’imaginer et par l’homme. Alors il commandait le tout y compris les cendriers etc...
Les jours de livraison étaient des jours de fièvre, chacun polissant une dernière fois, ou mettant la dernière aiguillée de couleur sur un coussin ou la dernière perle à un abat-jour. Et l’on chargeait dans le camion !
C’est ainsi que Charles a entièrement décorer les maisons ou appartement de gens assez célèbres dont Mistinguett.
Charles avait commencer par créer des meubles fort goûtés à l’époque c’est à dire rustiques. Peu à peu son style s’est épuré tant dans les formes que dans l’ornementation suivant en cela les artistes créateurs du Bauhaus.
Certain de ses meubles furent primés dans les expositions d’art. Il travaillait sur les jeux de lumière sur les veines du bois des éléments géométriques placés dans un sens ou un autre.

L’histoire de Charles c’est la création d’une  marque  :  « la Gentilhommière », c’est la création d’un magasin d’exposition Bd Raspail.

C’est la guerre, encore une. Celle de 1939-1940, cette fois-ci. Horriblement déprimé par les événements politiques, par un état de santé ignoré, Charles s’est enfermé au dessus de son magasin, se retirant du monde en quelque sorte. Derrière ses volets qu’il n’ouvrait plus, il surveillait l’occupation de Paris par  les allemands; ( il filma derrière les persiennes entrebâillées la Libération de Paris ), il hébergeait un résistant en cavale, un peintre aux abois, continuant le jour à travailler dans son atelier, à concevoir des meubles toujours plus purs.
Il a passé ces quatre années de guerre pratiquement sans voir la lumière du jour, dans un refus total de la vie. Un des peintres qu’il hébergea et soigna et cacha durant ces années de guerre, André Foy, mourut de tuberculose. C’est vraisemblablement à ses cotés que Charles contracta cette maladie qui devait l’emporter de façon foudroyante à la suite d’une banale opération de la prostate.

Mon grand-père Charles Dudouyt mourut durant les vacances de Pâques 1946. Il avait 61 ans.


© CharlesDudouyt.com